Aujourd’hui, je n’ai rien à vendre, rien à promouvoir, j’ai juste envie de discuter. J’aimerais parler de la vie de travailleuse freelance, de la discipline et de l’équilibre que cela exige, et des excès que cela peut comporter notamment au niveau de notre santé mentale.

Quand j’ai lancé mon entreprise il y a sept ans, je m’étais préparée à traverser des années de galère, à devoir prendre un emploi « alimentaire » le temps que l’activité se développe, à passer des mois à frapper à toutes les portes pour faire connaître mon activité.

Et en fait, non.

« En quelques mois, mon emploi du temps était rempli. »

Entendons-nous bien : j’ai participé à des salons professionnels, passé des journées à envoyer des mails, à démarcher des prospects au téléphone, fait des kilomètres pour les rencontrer directement, optimisé le référencement de mon site autant que possible, mais les clients sont finalement arrivés très rapidement. En quelques mois, mon emploi du temps était rempli.

Au début j’ai eu la peur qu’ont, je pense, beaucoup de nouvelles·aux travailleurs·ses indépendant·e·s : en travaillant de chez moi, est-ce que j’allais réussir à vraiment me concentrer, est-ce que je n’aurais pas toujours mieux à faire dans la maison ? C’est aussi la vision qu’ont beaucoup de personnes étrangères à ce mode vie : un freelance, après tout, ça choisit ses horaires, ça peut se dégager du temps à tout moment, c’est la vraie liberté !

La bonne blague…

Ce qui s’est passé pour moi a été l’exact inverse : je ne passais pas des journées à la maison avec des plages de travail, mais des journées au travail avec des pauses pour manger et dormir. Et c’était tout.

« je ne passais pas des journées à la maison avec des plages de travail, mais des journées au travail avec des pauses pour manger et dormir »

Je passais des nuits entières sur Photoshop, refusais des week-ends et sorties parce qu’il fallait absolument que je respecte telle ou telle deadline (réelle ou fantasmée), travaillais même lorsque j’avais de la visite ou que je me déplaçais chez mes proches (celles et ceux qui ont discuté avec le dos de mon ordinateur portable pendant des années en témoigneront…).

Et je ne voyais pas le problème ; après tout, j’étais bien lotie : je passais mes journées à la maison, pouvais même regarder des films, des séries et discuter avec mon compagnon tout en travaillant.

Et puis, mon corps m’a rappelé à la réalité.

Premier effet : sans surprise, j’étais épuisée. Puis, j’ai perdu l’appétit. Et, au bout d’un moment, j’ai commencé à me sentir malade régulièrement, à être prise de nausée à chaque fois que je refusais d’aller au lit pour pouvoir rester travailler, à avoir des douleurs dans la poitrine presque en permanence.

« le couperet est tombé : anxiété généralisée »

Tôt ou tard, j’ai dû me rendre à l’évidence : non, je n’avais pas de dysfonctionnement cardiaque à 25 ans, par contre je faisais des crises d’angoisse plutôt balèzes. Après quelques mois supplémentaires à me dire que bon, quand même, ça allait, tout ça c’était dans ma tête et j’allais pas en mourir (alors même que je passais des soirées entières à vomir dès qu’un imprévu se glissait dans mon emploi du temps), j’ai finit par consulter une psychologue, et le couperet est tombé : anxiété généralisée.

J’étais devenue incapable de fonctionner au quotidien, mais je poussais toujours mon esprit à dépasser ses limites, parce que « quand même, je vais pas attendre demain pour finir ce travail, c’est pas pro ».

Mon entourage et la psychologue m’ont mis le dos au mur, et ont fini par me faire comprendre que je ne pouvais pas continuer comme ça. On a mis en place une nouvelle routine : je me fixe des horaires de travail – en-dehors, je ne touche pas à cet ordinateur. Je prends de vraies pauses pour manger des vrais repas. Je me couche à heures régulières. Je fais du sport pour évacuer une partie de ce stress. Tout ça avec la promesse que mes heures de travail, même si elles étaient amoindries, seraient à terme plus productives une fois que je me serais remise de cet épuisement physique et mental (et en bonus, je me mourrais peut-être pas d’un ulcère dans les deux ans).

Mais ça n’était qu’à moitié vrai : dans quel univers abat-on la même quantité de travail en 10h qu’en 22 ? J’ai dû expliquer à mes clients que je devais réorganiser mes heures de travail, ce qui aurait un effet sur les délais de rendu.

« dans quel univers abat-on la même quantité de travail en 10h qu’en 22 ? »

Compréhension de façade. Mais, dans les faits, bien sûr que ça ne les arrangeait pas.

Au fil du temps, certains clients ont de moins en moins fait appel à moi. La qualité de mon travail n’avait pas diminué (au contraire puisque j’étais plus « présente », plus concentrée), mes tarifs n’avaient pas augmenté puisque je facture principalement à la tâche, et non à l’heure. Mais Retouche @ tout n’était plus cette boîte magique dans laquelle on dépose ses fichiers par centaines pour les retrouver bouclés le lendemain.

Je ne peux même pas vraiment en vouloir à ces clients : je connais la réalité du marché du travail, je sais que je suis en concurrence avec des entreprises basées dans des pays au salaire minimum extrêmement bas et qui proposent donc des prix et des délais de rendus impossibles à égaler pour un·e indépendant·e installé·e en France.

« peut-on vivre d’une activité similaire en France sans mettre sa santé mentale en jeu ? »

Mais ça me questionne : peut-on vivre d’une activité similaire en France sans mettre sa santé mentale en jeu ? Est-ce qu’un jour on allégera le poids qui est mis sur les épaules des entrepreneur·e·s et qui les pousse à consacrer chaque minute de leur vie à leur entreprise pour éviter d’être vu·e·s comme des fainéant·e·s, comme des personnes « qui n’en veulent pas vraiment ». Parce qu’au fond, dans l’inconscient collectif, quand une entreprise s’effondre, c’est forcément parce que sa·on dirigeant·e n’a pas travaillé assez dur, n’est-ce pas ?

J’espère qu’un jour prochain on réalisera que l’humain est le rouage principal de l’entreprise, et qu’il s’agirait d’adapter les exigences de productivité à nos capacités, et non pas l’inverse.

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